
2007...
« Bonjour, mon lieutenant-colonel.
-Bonjour, brigadier. Il m'attend?
-Oui, il est prêt. Et apparemment, il a l'air impatient de vous voir. Il a gardé un bon souvenir de vous.
-Dommage que ce ne soit pas réciproque... Bien, allons-y! »
Le lieutenant-colonel Delestre n'aimait pas cet endroit. Il n'aimait pas toute les facettes de son travail, dont celle-ci: la visite d'un détenu dans le cadre d'une enquête. Non seulement, il prenait conscience des conditions de détention quelquefois précaires, mais aussi, il essayait faussement de se convaincre que la prison pouvait réhabiliter des criminels.
Mais dans le cadre de sa visite, il le savait, il n'y avait rien à réhabiliter. L'homme à qui il allait rendre visite risquait la perpétuité, ou l'enfermement en hôpital psychiatrique. Mais les spécialistes n'arrivaient pas à se mettre d'accord sur un diagnostic commun, tant et si bien qu'il fut appelé pour donner son point de vue. Et le revoir le mettait mal à l'aise...
Le gendarme et le brigadier arrivèrent dans la salle d'interrogatoire. Delestre prit quelques secondes afin de vérifier que sa tenue était impeccable, avant d'entrer dans la pièce. C'était un homme au cheveux poivre et sel et à la coupe réglementaire. Grand, élancé, ses yeux bleus lui donnaient un air froid, ce qui était un atout majeur dans sa fonction. Il le savait, et en jouait lors des interrogatoires lors de longs silences appuyés par un regard inquisiteur.
A l'intérieur de la pièce se trouvait, outre une table et deux chaises, un homme dans une tenue de prisonnier. Il avait l'air jeune, du moins, de dos: il avait l'air occupé à scruter l'extérieur par la fenêtre, à moins que ce ne soit les barreaux... Les cheveux noirs, environ 25 ans, un peu plus petit que le gendarme, et moins musclé... Mais Delestre n'avait pas besoin qu'il se retourne pour savoir qui était cet homme...
« Bonjour, lieutenant-colonel...
-Bonjour, monsieur Vercors...
-Allons, lieutenant-colonel, je pense que nous avons dépassé le stade des civilités. Je vous en prie, appelez-moi Vincent... »
« Vincent, on m'a dit que vous n'étiez pas très coopératif...
-Vraiment? Ho, pardonnez-moi, je manque de politesse, je vous en prie, asseyez-vous et faites comme chez vous, fit le prisonnier en désignant une chaise, et en ne s'asseyant qu'après que son interlocuteur en ai fait de même.
-Le docteur Cario m'a téléphoné, il m'a dit que vous n'êtes pas très ouvert à la discussion...
-Bien sûr que si, que je suis ouvert à la discussion! Mais pas avec lui...
-Je me trompe si j'affirme que c'est le cas avec tout ce qui se rapproche d'un psychiatre? »
Un silence s'installa, et le lieutenant-colonel en profita pour plonger son regard dans celui de Vincent. Il ne vit nul désarçonnement, ni étonnement. Juste une lueur d'amusement...
« Vous marquez un point, lieutenant-colonel. Je peux vous appeler Paul?
-Non.
-Pas de problème.
-Je ne suis pas là pour faire la causette Vincent, plus vite nous en aurons fini, mieux ça vaudra pour nous deux.
-Je ne vois pas en quoi cela arrangerait ma condition, soit je passe pour un fou, soit je passe la fin de ma vie en prison. Soyez honnête, lieutenant-colonel, cela vous arrangerait VOUS! »
Vincent avait pointé son doigt vers Delestre, qui ne leva pas les yeux. Il se contenta d'ouvrir sa mallette et de sortir un dossier particulièrement épais.
« Je suis chargé d'établir si vous étiez en pleine possession de vos moyens lors de... de ces drames.
-Et quelles qualifications avez-vous pour cela? »
Delestre garda le silence, se contentant de tourner les pages du dossier.
« Parce que vous m'avez attrapé?
-...
-Ha, je crois que j'ai touché un point sensible... Laissez moi deviner... Vos supérieurs pensent que nous avons un lien? »
Le lieutenant-colonel ferma brutalement le dossier et se pencha vers le détenu:
« Écoutez Vincent, cela ne m'enchante pas d'être ici, je ne ressens aucune gloire de vous avoir attrapé, juste la satisfaction du devoir accompli. Alors abrégeons ceci afin que chacun reprenne... ses occupations.
-Vous êtes décidément hilarant, Delestre... Vous avez un don, et vous ne voulez pas le reconnaître. Vous savez que vous et moi, nous sommes pareils... A propos, comment vont Marie et Aurore? »
Vincent dit cette phrase avec lenteur et apparemment satisfaction. Delestre resta impassible, fixant le prisonnier dans les yeux. Sans le quitter du regard, il répondit
« Elles vont bien.
-J'en suis content...
-Et comment va Roxanne? »
Vincent effaça l'espace d'une seconde son sourire.
« Je suppose qu'elle va bien... »
Le gendarme sortit une lettre de sa poche et la posa sur la table, légèrement hors de portée de son interlocuteur. Il y était écrit « Pour Vincent » d'une écriture fine, presque aérienne. Delestre ne semblait tirer aucune satisfaction de son effet. Intérieurement, il jubilait.
« Elle vous a écrit une lettre. Et elle me l'a remise. Elle est à vous si vous m'aidez...
-Et qu'est-ce qui vous dit que je suis prêt à cela pour une lettre?
-Pour deux raisons. La première est que vous êtes humain, vous avez besoin de soutien, d'un peu d'espoir, comme tout le monde. Le fait que vous ayez tué 23 personnes ne fait pas de vous un monstre sans sentiments.
-Admettons, fit Vincent en riant. Et la deuxième? »
Le lieutenant Delestre se leva, et se dirigea vers la fenêtre, en laissant la lettre en pleine lumière du jour. Sans se retourner, il dit dans un souffle:
« Parce que c'est une des seules personnes proche de vous que vous n'ayez pas tué... »
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