
1985...
Il ne neigeait pas. Pourtant, on lui avait dit que les Noëls étaient blancs. Mais pas celui-ci. Peut-être n'avait-il pas été sage, et le Père Noël avait décidé de lui enlever sa maman. Oui, ça devait être ça. Il avait mangé tout les bonbons et avait accusé le chien. Ou bien, il avait cassé une assiette et avait essayé de la cacher au fond de la grosse poubelle du jardin. Et aujourd'hui, deux jours avant Noël, on enterrait sa mère.
Il ne comprenait pas tous ces rites. Il devait écouter un monsieur en robe, qui parlait dans une autre langue, et tout cela était drôlement long. Son grand père lui tenait la main, et il l'entendait murmurer. Il appelait cela « prier ». Il avait toujours été profondément croyant, sa fille beaucoup moins. La vie donne ces expériences qui vous font croire que nul ne tient les rênes de votre vie, chacun veut se persuader qu'il est maître de son destin. Avait-elle choisi de mourir entre les mains de ce violeur? En tout cas, le petit Vincent, du haut de ses quatre ans, ne se posait pas ce genre de questions, il avait d'autre préoccupations en tête. Notamment, quand est-ce que tout cela allait finir. Il faisait froid, et il s'ennuyait. Il laissa errer son esprit et son regard sur les vitraux et les statues. Il trouva cela très joli, mais plus il les regardait, plus il avait froid. Il sentait que cela le pénétrait jusqu'aux os, et qu'il devenait de plus en plus incapable de bouger. L'immobilité et la froideur de l'art de cette église se calquait sur sa chaleur, son état d'esprit. Un peu comme le flot de paroles de l'homme en robe: glacial. Il n'y avait rien d'amusant à écouter un homme bizarre dans cette immense salle mal chauffée. Et il était le seul enfant parmi tout ces gens, qu'il ne connaissait même pas. « «Des amis », avait dit son grand père. Vincent commençait à se forger une opinion de l'amitié, et il se dit que c'était en fin de compte pas bien important.
Enfin, tout le monde se leva, et sortit de l'église, par cette immense porte grande ouverte. Pas étonnant qu'ils n'arrivent pas à chauffer l'église, ils laissent tout ouvert! La petite troupe se rassembla derrière le corbillard, et se mit lentement en marche. Il faut croire que le discours avait eu le même effet pour le reste des personnes: tous étaient apathiques, se déplaçant avec la rigueur d'une vieille horloge, lentement, beaucoup trop lentement pour un enfant qui trouvait que les adultes ne savaient pas s'amuser. Personne ne parlaient, tous regardaient leurs pieds, devenu objet de toute leur attention. Son grand père ne lui avait pas lâché la main et n'avait pas répondu à Vincent quand il lui avait demandé où ils allaient. Il décida alors de regarder ses pieds à son tour, mais n'y trouva rien de bien passionnant. Si, une chose: ses chaussures n'étaient pas assez chaudes, et pas assez confortables. Il regrettait amèrement ses vieilles baskets à scratch, il ne dépendait de personne pour les mettre et les attacher. Et surtout, il pouvait faire ce qu'il voulait sans qu'on lui dise de ne pas salir ses chaussures. Non, franchement, cette journée n'était pas agréable, et on prenait vraiment trop de temps à accomplir des taches qui ne plaisaient à personne. Il n'y voyait aucun intérêt.
A son passage, tout le monde le regarda avec les yeux que lui faisait Prince, son chien, quand il mendiait un morceau de gâteau. « Pauvre petit », « vivre ça à son âge ». Il ne comprenait pas ce qu'ils voulaient dire, mais il les trouva très ennuyeux.
Quand ils arrivèrent au cimetière, l'homme en robe se remit à parler en charabia. Sa mère lui avait parlé de cette langue: « quand on ne comprend pas, c'est du charabia ». Il se demanda en quel pays on parlait cette langue. Sans doute en Charabie, le pays des chameau et du sable. Cela expliquait sa tenue étrange, mais il n'était pas comme dans les livres. Mais il avait le mérite de faire pleurer beaucoup de monde, même si on ne comprenait rien. Vincent n'avait qu'une envie, c'était d'en finir, et n'avait qu'une question, mais devait attendre. Il avait froid au pied, et il en avait marre d'attendre devant cette boîte. Il la trouva jolie, et se demanda ce qu'il devait y avoir. Puis on mit la boîte dans un trou creusé dans la terre, et chacun à son tour y jeta des fleurs. Là, il ne comprenait plus rien. Pourquoi mettre des fleurs dans un trou, au lieu d'un vase? Quand on lui donna une rose pour qu'il la lance à son tour, son grand père lui murmura: « dis au revoir à maman ».
Il se moquait de lui? Il lui avait dit pas plus tard qu'avant hier qu'elle était au ciel! Mais il préféra ne pas lui faire remarquer son erreur, il pourrait se mettre en colère. Est ce qu'on aurait fait comme pour l'oiseau mort qu'il avait trouvé? On aurait mis sa mère dans une boîte en bois (celle de l'oiseau était en carton, elle contenait auparavant ses chaussures), puis maintenant, on l'enterre? Il nota pour lui même qu'avec l'oiseau, on en avait pas fait tout un plat. Il n'avait qu'une envie: qu'on lui réponde à cette fameuse question qui lui trottait dans la tête depuis deux jours. Alors, il jeta la fleur, et tout le monde vint l'embrasser, de baisers mouillés, piquants, salés, odorants, bruyants, larmoyants. Tout ceci était extrêmement désagréable, mais il ne bougea pas. Il se contenta de dire « merci monsieur, merci madame », ce à quoi on lui répondait « brave petit, tu es bien courageux ».
Et il sembla que la « cérémonie » prit fin, car le charabien ferma son livre et s'en alla, et tout le monde se dispersa, avec des adieux embarrassés et des propositions d'aides hypocrites. Vincent jeta un coup d'oeil dans le trou, et inspira profondément. Il avait toujours aimé l'odeur de la terre fraîche, à la grande colère de sa mère quand il rentrait tout crotté. Mais pour lui, c'était le meilleur souvenir de la journée: l'odeur de la terre fraîche, là, devant ce grand trou...
Lui et son grand père se dirigèrent vers la voiture, et il s'installa à l'arrière. Il fut content de s'asseoir sur quelque chose de moelleux et de pas trop froid. Son grand père pris place juste devant, sur le siège du conducteur, et resta un long moment à le regarder par le rétroviseur intérieur. Il vit enfin ses yeux, de plus en plus humide. Il enleva son chapeau en feutre, son écharpe, et sans le regarder, lui dit d'une voix chevrotante:
« Tu as été très courageux, mais tu avais le droit de pleurer tu sais. Il n'y avait pas de honte... »
Vincent pris cela comme un compliment, et il risqua alors de poser sa question. Son coeur battait la chamade, il avait peur. Peur de sa réaction, de son refus, de sa réponse, de sa colère. Mais il devait savoir. Il se tortillait les doigts dans tout les sens, et essaya de prendre l'air le plus embarrassé qu'il put:
« Papy?
-Oui mon grand?
-Est ce que j'ai fait quelque chose de mal? Est ce que je suis puni?
-Mais bien sûr que non, mon grand, répondit-il au bord des larmes. C'est comme ça, c'est tout. Tu comprendras plus tard. »
Il était rassuré. Alors il put lui demander, pendant qu'il démarrait la voiture:
« Alors, le Père Noël va quand même passer? »
Son grand père fut comme choqué. Il sentit une vague le traverser, mais il réussit à la contenir.
« Non, mon grand, je ne crois pas... »
A partir de ce moment là, Vincent sentit vraiment la tristesse l'envahir, et il pleura. Non pas parce que sa mère était morte, mais parce qu'un petit garçon n'aurait pas de cadeau de Noël. Et ça, ce n'était vraiment pas juste...
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