L'Allemagne avait bel et bien gagné... Que reste-t-il de la France? Plus rien, à part du sang et des larmes...
On m'avait parlé d'un homme qui nous aurait aidé depuis Londres à réunir les forces françaises libres. Mais son avion l'emmenant vers l'Angleterre le 17 juin 19401 s'écrasa en pleine Manche, son corps ne fut pas retrouvé. C'était, si je me souviens bien, le Général de Gaulle. Je ne le connaissais pas, j'avais juste vu certains de ses ordres passer par la préfecture. Un homme d'honneur et un patriote à ce que je sais. Quel ironie, à cette même date, j'étais rue Docteur Maunoury, à Chartres, en train d'être soumis à la question par quelques allemands un peu trop zélés2. J'en garde une amère trace indélébile. Ma plus grande peur et ma plus grande force. La source de mon serment: je reverrais ma douce France enfin libre!
Maintenant, le seul espoir que nous avons ne peut venir que de nous même ou de l'extérieur. Anglais ou Américains, qui selon nos informations, préparaient un futur débarquement. Quant aux Russes, n'en parlons pas, ils se débattaient comme des chiens enragés dans l'enfer de Stalingrad. Rien à espérer d'eux, mais il ne fallait pas négliger les communistes. Ils étaient trop nombreux pour qu'on les néglige au sein de ce qu'on appelle la « Résistance ».
Pour le moment, nos actions sont symboliques: j'ai rédigé un appel que l'on a clandestinement affiché là où on pouvait. Certains se sont fait prendre la main dans le sac, et se sont fait torturer. Un cuisant échec qui nous a fait redoubler de prudence, en agissant sous le couvert de pseudonymes. Le mien était « Max ». D'autres fidèles me suivent: les Aubracs3, Brumaire4, Vidal5, Vercors6 et tant d'autres. Ils me donnent le sentiment que quand l'un tombe, deux se relèvent. Que la résistance n'est pas le fait d'un seul homme mais de tous. Que nous sommes plus que des hommes: nous sommes une entité, que j'appellerais volontiers Hydre. Une hydre dont chaque tête est en désaccord avec l'autre, prête à dévorer son propre corps par pur orgueil. Voici ma fonction: réussir à faire que l'hydre dévore notre ennemi, plutôt qu'elle même. Et c'est un travail de tous les instants, mais il doit être fait.
Je devais pour cela partir en Angleterre, afin de rencontrer Churchill, et de lui faire un rapport détaillé de notre situation et ainsi représenter la France Libre devant ce qu'on appelle aujourd'hui les « Alliés ». Le colonel Leclerc7 fait ce qu'il peut pour nous représenter, mais c'est avant tout un homme de terrain, la diplomatie ne lui parle pas beaucoup. Après avoir pesé le pour et le contre, je décidais de partir pour Londres, pour le relever. Je suis sûr qu'il sera enchanté de repartir pour l'Afrique. J'eus le temps d'écrire une dernière fois à ma mère et à ma soeur Laure, sans pour autant m'étaler. Le courrier était sûrement surveillé. Leur vie était déjà assez dure comme cela sans pour autant en rajouter par mon implication dans la Résistance. Et je ne devais donner aucun indice pouvant tomber entre les mains ennemies. Cette paranoïa n'était pas seulement utile, elle était vitale.
« Chère maman, chère Laure,
Je suis toujours en pourparlers pour ma situation et, contrairement à ce que je pensais au début, il y aura bien des difficultés. J'ai pourtant bon espoir. Il me tarde d'avoir une position qui m'assure d'avoir les moyens d'existence suffisants, car la vie devient de plus en plus chère.
Je vous tiendrais au courant. Écrivez moi vite, car je vais avoir à me déplacer. Bonne caresses.
Jean8 »
Je passais avec de faux papiers et sous le nom de Joseph Mercier par l'Espagne et le Portugal, et j'attendis presque deux semaines qu'un bateau britannique passe me chercher. Après plusieurs jours de voyage, j'arrivais en Angleterre, où je fus accueillis par quelques français cherchant des nouvelles fraîches du continent. Je fis ce que je pus pour étancher leur soif...
J'envoyais dès que j'en eu l'occasion une dépêche à faire passer à la BBC: « Henri Delacourt est bien arrivé9 ».
Ceci fait, j'eus le coeur moins serré à l'idée qu'on savait que tout allait bien pour moi après plusieurs semaines de voyage...
Je fus assaillis de rapports, de papiers, de notes, que je consultais avec le plus grand professionnalisme, retrouvant mes vieilles habitudes de préfet. Leclerc vint me faire personnellement un rapport détaillé de la relation inter-allié: j'avais du pain sur la planche. J'avais rendez vous le lendemain matin avec Churchill dans son cabinet. Je fus satisfait à l'idée de savoir que je n'attendrais pas deux autres semaines avant que les britanniques ne se rappellent mon existence...
Le lendemain, après un rapide petit déjeuner, où je savourais néanmoins avec délice le pain, le sucre, le café et le beurre mis à ma disposition, je me rendais sans tarder dans le cabinet du premier ministre. On me délégua un secrétaire, me suivant partout, et me servant quelquefois de guide. J'eus quand même la nette impression d'être quelque part espionné. On me fit pénétrer quand même très rapidement dans le bureau de Churchill où je fus assailli par l'odeur du cigare. Le petit bonhomme, bien portant, ne leva pas le regard d'un rapport qui lisait avec une grande attention. Il leva le doigt à mon intention et après quelques secondes, lâcha enfin son papier, et se leva pour me serrer la main:
« Je suis désolée, dit il en français avec un accent à couper au couteau, mais vous savez ce que sont les affaires d'états. Mr Jean Moulin, je présume?10 »
1Cet événement est bien entendu fictif, le général faisant son fameux appel le lendemain sur les ondes de la BBC
2Cet anecdote est tout à fait vraie, elle sera d'ailleurs la source de la première tentative de suicide de Max
3Lucie et Raymond Samuel, alias « Aubrac »
4Pierre Brossolette
5Général Charles Delestraint
6Jean Bruller, écrivain fondateur des « éditions de minuit »
7Grosse liberté de ma part que de faire intervenir Leclerc. Il est fort probable que dans un cas tel que celui ci, Leclerc, homme de terrain, ne se serrait pas investit dans la diplomatie.
8Autre liberté de ma part que de faire intervenir cette lettre daté du 18 décembre 1941. Mais la lettre est authentique, et mot pour mot restranscrite.
9Authentique. C'est le message convenu avec sa soeur pour lui dire qu'il était bien arrivé à Londres
10Cette rencontre n'eut bien sur jamais lieu, même si Jean Moulin se rendit plusieurs fois à Londres. L'idée était de savoir ce qui se serait passé si le Général de Gaulle n'avait pas rallié les forces françaises libres. Même si beaucoup aurait pu emporter le titre de chef de la résistance, comme Frenay ou Brossolette, mon choix se porta sur Moulin par symbole, respect et bien sur esthétique. Le but n'est pas de porter qu'hommage à Moulin, mais à la Résistance de la première heure. Pour de plus ample informations sur la résistance et Jean Moulin, se référer aux livres de Jean Pierre Azéma, Jean Moulin, et celui de Laure Moulin, Jean Moulin. Le premier est plus historique, car traité par l'excellent historien Jean Pierre Azéma, sans être redondant. Le second, plus personnel (rappellons que Laure est la soeur de Jean Moulin), est étayé de photo et de documents inédits.

Vole papillon, vole,
Une bête intérieur,
Comment ne pas être blasé
Je veux juste être libre,

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